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Michel Wieviorka à l’AEF : "Les chercheurs français en sciences humaines et sociales disparaissent de la scène internationale"

mardi 3 mars 2009, par Sébastien

"J’estime que le milieu de la recherche en SHS, mon milieu, connaît une crise morale et intellectuelle profonde", déclare à l’AEF le sociologue Michel Wieviorka, directeur d’études à l’EHESS. Il revient sur la situation des SHS en France, au moment où il affirme que des irrégularités ont été commises lors du recrutement du directeur du futur Institut SHS du CNRS (L’AEF n°110016). Il estime qu’un "tournant intellectuel n’a pas été pris dans les années 1980 et 1990" et s’inquiète d’un éventuel "reversement" des chercheurs en SHS dans les universités, "mal outillées pour promouvoir la recherche".

L’AEF : Quelle est selon vous la situation des SHS en France ?

Michel Wieviorka : Dans le monde entier, le paysage des sciences humaines et sociales a changé. Le niveau moyen des chercheurs et des enseignants-chercheurs s’est élevé et les immenses figures qui le dominaient voilà 30 ou 40 ans ont pour la plupart disparu. Mais derrière ce déclin d’un modèle, je perçois un déclin français particulier. J’estime que le milieu de la recherche en SHS, mon milieu, connaît une crise morale et intellectuelle profonde. La mésaventure dont j’ai été la victime lors de la nomination du directeur des SHS au CNRS n’en est qu’un exemple.

L’AEF : Sur quoi fondez-vous cette affirmation ?

Michel Wieviorka : Dans l’ensemble, nous disparaissons de la scène internationale. En tant que président de l’Association internationale de sociologie, je vais à de très nombreuses, réunions et autres colloques où je rencontre beaucoup de collègues étrangers. Les chercheurs français y sont très peu présents, moins que les Brésiliens ou les Indiens par exemple. Il y a plus grave : les sociologues français d’aujourd’hui sont peu cités, exception faite peut-être de Bruno Latour - qui, il est vrai, sait écrire en anglais.

Je préside également un panel européen PCRD. Nous attribuons des sommes considérables à des chercheurs en sociologie : 15 millions d’euros au total, par tranches d’1 à 1,5 million. Il y a deux ans, nous avons reçu 400 réponses. Nous en avons sélectionné 30 pour des auditions, pour finalement retenir une douzaine de lauréats. Un seul Français faisait partie des 30 auditionnés, et c’était le candidat le plus faible. Par ailleurs, en étudiant les 400 dossiers de candidatures, j’ai pu voir quels scientifiques étaient cités dans les travaux présentés. En dehors d’Alain Touraine et de Pierre Bourdieu, les Français n’apparaissent guère.

Cette année c’est exactement la même chose, nous ne sommes pas présents. À cet égard, je me demande si les financements de l’ANR n’ont pas pour effet d’inciter les Français à se contenter des appels d’offres nationaux, leur évitant de se confronter à la concurrence internationale.

L’AEF : Comment expliquez-vous cet effacement ?

Michel Wieviorka : Il résulte d’un tournant intellectuel qui n’a pas été pris dans les années 1980 et 1990. Les Français n’ont pas vu deux choses importantes. D’abord, la globalisation, qui saute pourtant aux yeux. Les SHS en France ne l’ont pas vue venir ; aujourd’hui encore, par exemple, elles ne sont pas à la pointe de l’histoire globale. Dans un monde très piloté par l’État, peut-être que les chercheurs français n’étaient pas les mieux placés pour comprendre que les choses changeaient. Le deuxième élément à mon avis est que les Français ont eu beaucoup de difficultés à sortir des modes de pensées des années 1960 et 1970, à commencer par le structuralisme. Ils ont résisté plus qu’ailleurs à la prise en compte de l’individualisme dans leurs travaux.

L’AEF : Dans ce contexte, que pensez-vous de la réorganisation du CNRS ?

Michel Wieviorka : Nous sommes à un moment historique au cours duquel on voit ce qui se défait mais pas ce qui se construit. Ce qui se défait, c’est le CNRS, qui donnait aux chercheurs et aux ITA une très grande liberté. Mais le projet de Nicolas Sarkozy est de confier les SHS à l’université et de transformer le CNRS, qui a vieilli et qui peine à trouver son second souffle, en une agence de moyens. Reverser les chercheurs dans les universités c’est, à terme, en finir avec leur immense liberté, puisqu’ils devront assumer des charges d’enseignement et administratives qu’ils n’avaient pas jusque-là.

Je pense que mon milieu est en partie responsable de ses difficultés actuelles. Si le pouvoir peut agir comme il le fait, c’est aussi parce que ce milieu a beaucoup perdu de sa légitimité. Le cas de l’EHESS est à cet égard édifiant. Sans projet intellectuel, elle n’a pas su anticiper sur ses problèmes de locaux et aujourd’hui c’est une institution qui va mal.

L’AEF : Pourquoi cette crainte à l’égard de l’université ?

Michel Wieviorka : Elle n’est pas toujours outillée pour promouvoir la recherche en SHS. Des disciplines comme l’anthropologie en sont presque absentes. Surtout, il est extrêmement difficile d’avoir une vie de chercheur et de former des étudiants à la recherche. J’ai le sentiment qu’on met à la casse un vieux modèle mais que ce qui est proposé en remplacement n’est pas suffisamment pensé ou préparé. Les gens comme moi sont très malheureux, parce que je pense qu’il faut des réformes. Mais nous sommes face à un choix impossible ! D’un côté, un président qui a prononcé un discours inacceptable sur la recherche. De l’autre, les partisans du statu quo. Entre les deux, il est difficile de trouver sa place !

L’AEF : La pratique du localisme a-t-elle contribué à affaiblir les SHS en France ?

Michel Wieviorka : Il faut distinguer les cas de figures. Au CNRS, le recrutement se fait à travers des comités disciplinaires dans un contexte où très peu de postes sont à pourvoir. D’excellents candidats peuvent donc n’être pas recrutés en fonction de paramètres corporatistes, d’alliances temporaires, voire de "magouilles". À l’EHESS, la procédure électorale est complexe. De fait, les meilleurs ne se présentent plus. Nous n’avons quasiment pas de candidats étrangers car ils savent qu’ils risquent d’être recalés. La direction de l’EHESS ne peut pas s’engager envers quelqu’un qu’elle souhaite faire venir car tout est conditionné au résultat imprévisible du vote. Enfin, à l’université, le localisme est très fort et c’est extrêmement grave. Les établissements donnent une prime aux candidats locaux. C’est pourquoi je pense qu’il faudrait fixer un pourcentage de recrutés qui devraient venir de l’extérieur.

L’AEF : L’évaluation des SHS fait également beaucoup parler d’elle, notamment la tentative de l’Aeres pour classer les revues de ce secteur. Que pensez-vous de ce débat ?

Michel Wieviorka : La tentative de notation des différentes revues SHS par l’Aeres me paraît une aberration ! C’est une politique d’évaluation bureaucratique et administrative stérilisante. Donner une plus grande importance à des travaux publiés dans des revues reconnues c’est donner une prime au conformisme. J’ai dans mon bureau une collection de l’American Journal of Sociology, la revue la plus prestigieuse dans laquelle publier. Mais il n’y a rien de plus ennuyeux à lire ! Plutôt que d’établir des grilles, qu’on lise les articles pour en connaître la qualité. C’est ainsi que je procède si on me demande de juger le travail d’un collègue.

La référence au système américain, si souvent évoquée, doit être faite sérieusement. Pour obtenir la fameuse "tenure", les procédures sont extrêmement rigoureuses mais elles sont menées au plan local, avec l’aide d’experts venus d’ailleurs.

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